Premier ministre
Tu fais la gueule, Sébastien. Pourtant tu es premier ministre : tu devrais bicher. Mais non. Toujours les yeux en bas, planqué derrière la plante verte. On dirait le gars dont la mère a invité tous les élèves de sa classe à son anniversaire alors qu’il avait prévu d’aller chez Mamie bouffer des crêpes et jouer avec le chien.
Tu le remercies pas, au Président. Ton soi-disant pote qui t’a nommé d’une tape sur l’épaule : “vas-y Bastien, montre nous que t’as des couilles”. Il aurait fallu lui répondre “je vais réfléchir”, puis fermer ton bureau à clef avant de t’échapper par la fenêtre. À présent tu es coincé. Au milieu des crabes. Ce grand Argentier avec son crâne qui brille et ses yeux de Martien, qui te fait sursauter le matin quand tu sors de ton bureau pour aller chercher ton café. Tout raide et immobile comme s’il avait passé la nuit debout devant ta porte. Et le type de l’Intérieur, qui ressemble au chef de la police Mexicaine dans un album de Tintin. Et ce chafouin de la Justice, qui a l’air franc comme un pilleur de tombes ; rien qu’à sa façon de te dire “Bonjour monsieur le premier Ministre” ça sent le cyanure dans ton gobelet. Et cette mégère en Hermès qui arpente les couloirs à grands coups de talons, elle est ministre de quoi, déjà ? avec ses lunettes à chaines, sa coupe Jacqueline et ses foulards terrifiants. Sans parler de la Bergé : quand elle sourit, celle-là, on dirait qu’elle vient d’enfermer son petit cousin dans un placard.
Tous ces regards braqués sur toi. Ces poignards sous les toges. Et puis les gens. Les Français. Le peuple. Qu’ils sont pénibles, tous.
Heureusement y a la coupe du monde : ça les occupera, de brailler devant leurs télés. Vont te lâcher la grappe. D’ailleurs tu pourrais en profiter. Mettre les voiles. Te sauver à la campagne, dans la maison de Mamie. T’irais promener ton labrador ; tu prendrais des photos, t’écrirais des poèmes. Tu verrais des mésanges. Et des fois, tu ferais rien du tout. Ça fait du bien de ne rien faire. Essaies, tu verras. De notre côté, je te rassure, ça changerait pas grand chose. Parce que je vais te dire : toi et tes collègues, si vous étiez pas là, hé ben on s’en porterait pas plus mal.

