Ton pote Manu
Manu. Ton pote depuis tout petit. Sur les photos, il te tient par le cou. Il sourit ; pas toi. Il attrape toute la lumière, comme au manège la queue du Mickey. Évidemment elle est jamais pour toi, la queue du Mickey. Mais Manu il te dit : la prochaine fois t’y arriveras. La prochaine fois il te la laisse, ou même il l’attrape pour toi. Sympa, Manu. Et puis vous grandissez. Fini, le manège. Direction les autos-tamponneuses. Là-bas y a des types à blousons, ceux qui conduisent d’une main et t’envoient dinguer sur les rebords. Pauvre chou, toi qui aimais pas la guerre. Manu, lui, il reste cool, évidemment : laisse tomber, la fête foraine c’est pour les cons ; allez, on va à la Cale. Y a des filles, à la Cale. Et Manu il sait leur parler, aux filles. Il les fait rêver, il mène la danse. Il les tient par le cou. Il leur roule des pelles. Toi t’oses pas. T’oses même pas danser. Pourtant y a Juliette. T’y penses souvent, à Juliette. Alors t’apprends la guitare ; seulement la guitare, quand t’es tout seul ça va, mais devant les autres ça fait bloing-bloing. Mais Manu quand même il trouve ça super, ouah, comment tu joues, mon pote ! Parce qu’il est positif, Manu. Évidemment il t’a piqué Juliette. Juliette qui a coupé ses cheveux. Ils sont partis ensemble, cet été ; en Grèce ou aux Baléares. Parce que Manu, son père a du pognon. À son retour, il t’appelle. Toi t’es là, évidemment. Vous allez à la Cale, mais y a personne. Vous vous faites chier, la ville est trop petite. Manu t’annonce : il va quitter Juliette, elle est tarte avec ses cheveux courts. De toute manière, en septembre lui il monte à Paris. Pour ses études. Dans le commerce, un truc comme ça. Le marketing. Son père lui achète un appart. « Et toi, tu vas faire quoi ? » Toi, tu sais pas. Écrivain. Brocanteur. Moniteur d’auto-école. C’est la vie, on choisit pas. Des fois ça dépend de Juliette. On verra en octobre. Ouais, en octobre. Et c’est novembre qui arrive. Et puis décembre. Un jour en ville tu la croises, à Juliette. Elle est en fac à Bordeaux. Elle a un copain, évidemment. Et elle est un peu pressée : Noël, les cadeaux, la famille. « Tu vas toujours à la Cale ? », elle te demande. Aha, le bon vieux temps, allez, à la prochaine. Et puis janvier. En janvier, tu te dis : si tu montais à Paris. À Paris y a du boulot. Et y a Manu. Alors tu l’appelles, à Manu. Tu lui laisses un message. Mais Manu il te rappelle pas. Maintenant sa vie elle est sur Facebook. L’hiver à Chamonix, l’été sur un jet-ski. Avec ses nouveaux potes. Eux aussi il les tient par le cou. Avec son sourire, toujours. Ce sourire-là, il ira loin. Trop loin de toi, évidemment.


Magnifique. Profond, réaliste, sans fioritures.
Mention spéciale à la réf de « Chien de la casse » !